Discours du Grand Maître
du Grand Orient de France Pierre BERTINOTTI
Cimetière du Père-Lachaise, Mur des Fédérés, le 1er Mai 2026
Mes très chers Frères et Mes Très Chères Sœurs,
Mes très chers Frères et Mes Très Chères Sœurs, d’obédiences amies,
Mes très chers Frères et Mes Très Chères Sœurs, membres du Conseil de l’Ordre,
Chers Grands Maîtres, chère Grande Maîtresse,
Mesdames et messieurs,
Ici, dans la 76e division du Cimetière du Père Lachaise, en ce lieu-dit « Le Mur des Fédérés » c’est un pan de l’Histoire de France que notre cœur humaniste entrevoit. Nos cœurs en ce moment même entendent peut-être les cris de ces 147 fédérés, combattants de la Commune de Paris, ici même assassinés en mai 1871.
Oui, au terme de la semaine sanglante, alors que des dizaines de milliers d’hommes et de femmes avaient été tués les jours précédents, alors que la répression atteignait son paroxysme, des combattants pour la liberté, parfois à peine formés aux armes, furent exécutés sommairement, sans autre forme de justice que celle imposée par la victoire des uns sur les autres.
Leur seul crime fut d’avoir cru en une autre République, d’avoir voulu défendre une certaine idée de la liberté, de la souveraineté populaire et de la dignité humaine.
Que vos regards se portent désormais sur ce mur, et puissiez-vous voir autre chose qu’un vestige de mort, ayons ensemble l’audace de voir :
– Avec quelle douceur le temps a rendu ce mur puissant
– Avec quelle douceur le temps a rendu ces 147 fédérés héroïques
– Avec quelle douceur le temps nous a rendu fiers d’eux !
Symbole de résistance face à l’oppression, symbole d’un idéal républicain inachevé, symbole aussi de la mémoire vivante des luttes pour l’émancipation.
Chaque pierre porte l’empreinte de ces vies brisées, mais aussi la trace d’une espérance qui, malgré tout, n’a jamais été totalement éteinte.
Avant nos 147 amis, des dizaines de milliers d’autres tombèrent : exécutés, emprisonnés, déportés. Tous partageaient, au-delà de leurs parcours individuels, une même aspiration profonde : celle de vivre libres, égaux, et pleinement citoyens.
Mes Très Chers Frères et Sœurs, mesdames et messieurs,
Se recueillir ici, c’est transmettre, aux générations présentes et à venir, le souvenir de celles et ceux qui ont payé de leur vie le prix de leurs convictions.
C’est donc dans l’extrême gravité de la mémoire que nous nous sommes ce matin donné rendez-vous ici.
L’Histoire nous rappellent que ces hommes et ces femmes tentèrent d’esquisser une autre forme d’organisation politique et sociale.
Ils étaient traversés par la fougue de celles et ceux qui rêvaient de …. participation citoyenne, de solidarité, d’une certaine idée du bien commun, autrement dit … de vie meilleure. Cette expérience, aussi brève qu’intense, fut une tentative audacieuse d’incarner des principes que notre République continue encore aujourd’hui de chercher à accomplir pleinement.
Ainsi, cet hommage aux martyrs de la Commune est également pour nous un témoignage fort pour la République et la laïcité.
Oui, car ne l’oublions pas. La République ne s’est pas imposée comme une évidence tranquille. Elle s’est construite dans l’épreuve, dans le doute, dans le combat. Depuis les jours fondateurs de la Révolution française, elle n’a cessé d’être contestée, menacée, parfois renversée, toujours relevée. Elle a traversé les soubresauts de l’Histoire, résisté aux empires, survécu aux restaurations, affronté les fractures de la nation. Et à chaque époque, il a fallu la défendre, la consolider, la faire comprendre, et surtout, la faire aimer.
Elle n’est pas seulement un régime, là est le malentendu, la République est une exigence ! Une construction patiente qui demande l’engagement des consciences et la vigilance des citoyens. Ou mieux encore, la République est une promesse, promesse d’égalité, promesse de liberté, promesse de fraternité.
Pourtant, nous vivons des heures si singulières, si sombres, si déroutantes. Un temps où la question centrale réside dans la fragilité, les remparts d’hier sont devenus des châteaux de sable. Ce modèle républicain, longtemps regardé comme une référence, paraît aujourd’hui vaciller sous les assauts conjugués des replis identitaires, des discours simplificateurs et des passions tristes.
Face à la montée des populismes, face à l’émergence d’un ordre mondial traversé de tensions, de crispations et de tentations autoritaires, la République se trouve à nouveau mise à l’épreuve. Non plus seulement dans ses institutions, mais dans son esprit même.
Et c’est là que réside le danger le plus profond : lorsque l’on commence à douter de ce qui nous unit, lorsque l’on fragilise l’universel au profit des appartenances exclusives, lorsque l’on substitue à la citoyenneté des logiques d’assignation.
La République, elle, ne connaît que des citoyens. Elle ne reconnaît ni origines supérieures, ni identités figées, ni appartenances hiérarchisées.
Elle ne trie pas, elle rassemble.
Elle ne réduit pas, elle élève.
Ce ne sont en rien de simples mots. En 2026, nous en sommes à devoir prendre le temps pour entendre la puissance se cachant derrière un simple verbe « Rassembler ». En 2026, il nous faut accorder à ce terme toute son envergure, et toute sa vérité. Car nous vivons des temps où nous n’avons pas d’autres choix que de rappeler que, par essence, la République est plus forte que tous les racismes, plus forte que tous les antisémitismes. Parce qu’elle repose sur un principe simple et inaltérable : l’égale dignité de tous les êtres humains. Là où les idéologies de haine divisent, hiérarchisent et excluent, la République unit, protège, émancipe et Rassemble.
La préférence nationale, les replis communautaires, les assignations identitaires ne sont pas des réponses aux défis de notre temps ; ils en sont les symptômes les plus inquiétants.
Ils traduisent une peur de l’autre, une défiance envers l’universel, une renonciation à ce qui fait précisément la grandeur du projet républicain.
Il nous revient donc, aujourd’hui comme hier, de tenir bon. De ne pas céder à la facilité des discours qui flattent les peurs. De rappeler, avec force et clarté, que la République est un bien commun, fragile parce qu’exigeant, mais puissant parce qu’universel.
Mes Très Chers Frères et Mes Très Chères Sœurs,
Le Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France a cette année pris la décision d’orienter ses travaux autour de la refondation du pacte social. Ce thème nous engageait à interroger en profondeur les fondements mêmes de notre contrat collectif, à en éprouver la solidité. Ce choix n’était pas anodin, notre but (et vous l’avez compris) était de révéler les failles du pacte social.
Alors quel meilleur lieu de mémoire et de recueillement que le Mur des Fédérés dédié aux martyrs de la Commune, pour rappeler avec gravité, que la République ne saurait vivre pleinement si elle renonce à la justice sociale, si elle s’accommode des inégalités, pire encore, si elle oublie celles et ceux qui la composent.
Dès lors, osons, oui osons aller plus loin dans la pensée.
Que dire, en effet, d’un pacte social qui ne s’interroge plus sur le déclassement de millions de nos concitoyens ?
Que dire de ces travailleurs pauvres, dont le labeur ne garantit plus une existence digne ?
Que dire encore d’un ordre économique qui concentre les richesses sans toujours en interroger la légitimité ni la finalité ?
Refonder le pacte social, ce n’est pas seulement se lever avec honneur en proclamant des principes : c’est accepter d’interroger le pacte même, c’est accepter d’oser voir ce que nul n’ose aujourd’hui décrire, les conditions de vies de plusieurs milliers voire millions de nos concitoyens.
Refonder le pacte social, c’est accepter d’en revisiter les modalités. C’est envisager, avec courage et lucidité, une nouvelle distribution des richesses, plus audacieuse, plus équitable, et résolument tournée vers la dignité humaine. Car sans cette exigence, notre pacte social risque de n’être plus qu’une promesse affaiblie, éloignée de l’idéal républicain qu’il prétend incarner.
Ainsi, en ce lieu chargé d’histoire, souvenons-nous que la fraternité ne peut être un mot vide, et que la justice sociale demeure l’horizon indépassable de toute République fidèle à elle-même.
Mes Très Chers Frères et Mes Très Chères Sœurs,
Ici, devant le Mur des Fédérés,
en ce lieu qui nous parle d’un idéal républicain puissant,
en ce lieu qui davantage encore nous murmure qu’un idéal ne se satisfait ni des renoncements ni des demi-mesures,
en ce lieu qui affirme que la liberté n’a de sens que si elle est partagée,
en ce lieu qui hurle à travers les pierres que l’égalité ne vaut que si elle est réelle, et que la fraternité, surtout, ne peut être un mot gravé dans la pierre sans être incarnée dans nos actes.
Oui, en ce lieu, faisons le serment que notre fraternité restera notre ciment.
Elle est ce qui nous unit au-delà de nos différences, ce qui nous élève au-dessus des divisions, ce qui nous permet, dans les heures troubles, de ne pas céder à la tentation du repli ou de l’indifférence. Elle est la condition même de notre fidélité à l’idéal que nous proclamons.
Car demain plus encore qu’hier, le choix ne nous sera point donné, rassembler ce qui est épars, oui il nous faudra rassembler ce qui est épars.
Non par facilité, mais par nécessité.
Non par convenance, mais par devoir.
Rassembler pour faire vivre la République,
Rassembler pour défendre la dignité humaine,
Rassembler pour que jamais ne s’éteigne la lumière que d’autres, ici même, ont voulu porter jusqu’au sacrifice ultime.
Mes Très Chers Frères et Mes Très Chères Sœurs,
A l’heure de nous séparer, tous ici présents, emportons avec nous cette certitude ardente,
tant que nous saurons être unis,
tant que nous saurons être fraternels,
tant que nous saurons rassembler ce qui est épars,
rien – jamais rien – ne pourra éteindre l’espérance républicaine qui nous anime !
Vive la fraternité !
Vive la République !
Pierre BERTINOTTI
Grand Maître du Grand Orient de France